Le 28 janvier 2010
Faut-il fermer des écoles ?
Le conseil municipal qui se tenait lundi soir a été l’occasion, une fois de plus, d’évoquer les projets de fermeture d’école. Au début de la séance, des parents d’élèves de l’école Jean Macé ont pris place dans la salle du conseil, parfois entourés de leurs enfants, brandissant dans un calme remarquable (et remarqué) des pancartes indiquant leur opposition à la fermeture désormais annoncée de l’école primaire dans laquelle ceux-ci sont scolarisés.
Un mot d’abord pour dire que les parents d’élèves, fermement opposés au projet, se sont conduits avec une retenue et une dignité exemplaires qui contraste avec les hurlements et les jets d’œufs pratiqués par d’autres, il y a encore peu, avec la bénédiction tacite de certains membres de l’opposition municipale.
Pour l’opposition municipale, fermer une école est forcément mauvais. Cela conduit mécaniquement à éloigner les enfants et leurs parents du lieu de scolarité, à augmenter le nombre d’enfants par classes dans les écoles d’accueil, à supprimer des postes d’enseignants. Ces fermetures appauvriraient l’offre de service public, rendraient la ville moins accueillante aux jeunes couples et traduiraient une vision idéologique de l’école et du service public fondée sur la rationalité économique, l’opposition au monde enseignant et le primat à la gestion budgétaire ou patrimoniale au détriment de la pédagogie et des enfants.
Je ne suis pas d’accord avec cette vision des choses.
Je suis un fervent partisan de l’école laïque, publique et républicaine. J’y ai suivi toute ma scolarité. Mon père, ma mère et ma sœur ont été professeurs de français dans le public. Mon père ayant été principal de collège, j’ai littéralement passé mon enfance dans l’école, puisque j’ai habité dans les logements de fonction successifs mis à sa disposition dans les établissements dont il avait la charge. Je suis issu d’une famille pour laquelle le succès scolaire est essentiel, et si j’ai réussi à faire Sciences Po puis l’ENA, ce n’est pas en vertu des contacts ou des amitiés de mes parents mais parce que j’ai été élevé, depuis l’enfance, dans l’idée simple que l’Ecole publique est le meilleur moyen de promotion sociale, qu’en y travaillant beaucoup on peut s’élever, que l’élitisme républicain est une chance et non une tare dont il faudrait s’excuser.
Je le dis avec force parce qu’il y a quelque chose d’insupportable chez quelques uns des membres de l’opposition municipale à suggérer que, parce qu’on serait un élu de droite, on serait presque mécaniquement opposé à l’école et au monde enseignant.
Alors faut-il fermer l’Ecole Jean Macé ? Faut-il fermer des écoles ?
A ces deux questions, je réponds d’abord par une interrogation. Pourquoi pas ? Qu’est ce qui peut justifier qu’il serait interdit de prendre, à tout jamais, la décision de fermer une école ? On construit une école quand le besoin s’en fait sentir et quand les élèves à scolariser ne peuvent l’être dans les écoles existantes. Pourquoi faudrait-il une fois pour toute décider que la décision inverse serait nécessairement mauvaise ? Peut-on justifier que des écoles en ville soient maintenues lorsque le nombre d’élèves et de classes rendent aberrant le coût du service public et que les élèves peut être accueillis dans d’autres écoles situés à quelques centaines de mètres ou quelques minutes de marche?
Les chiffres sont simples : il y a au Havre 109 écoles élémentaires. 109 écoles pour 180 000 habitants. Il y en avait 112 lorsque le nombre d’habitants était supérieur à 220 000. Il y a 10 écoles primaires de plus au Havre qu’à Bordeaux (210 000 habitants) et 20 écoles de plus qu’à Rennes (200 000 habitants) !
Au-delà des chiffres globaux, chacun peut comprendre que dans certains quartiers, la population décroit (ou vieillit) et que dans d’autres, au contraire, elle s’accroit. C’est le cas au Havre, comme ailleurs. Pour s’adapter à ces évolutions, il ne me semble pas absurde de penser qu’il faille, lorsque cela est possible, fermer des écoles dont la nécessité n’est plus certaine (les enfants pouvant dans des conditions aussi satisfaisantes être accueillies dans des écoles voisines) pour en ouvrir d’autres qu’il est indispensable de construire. C’est la raison pour laquelle nous envisageons de construire trois nouvelles écoles primaires, dans les quartiers qui voient leur population augmenter (Eure-St Nicolas, le Grand Hameau et le centre ancien).
Alors évidemment reste la gêne occasionnée pour les enfants, qui peuvent parfois être accueillis dans une école (un peu) plus éloignée de chez eux, pour leurs parents, ou pour les enseignants qui ont leurs habitudes et une connaissance utile de l’environnement de l’école existante.
Une bonne gestion justifie t elle de passer outre cette gêne réelle ? Je le crois profondément. La République ne garantit pas au citoyen une école au bas de chez soi. Elle garantit un droit à la scolarité dans une école publique. Et au Havre (comme dans toutes les villes de France d’ailleurs), les enfants peuvent être scolarisés près de chez eux, dans des écoles dans l’ensemble bien entretenues où des maitres et des maitresses font de leur mieux pour transmettre le savoir et élever les âmes.
Fermer une école n’est jamais agréable. Mais s’y opposer en prétendant que l’Ecole serait à ce point importante qu’elle devrait ne jamais être concernée par des considérations de bonne gestion est absurde : c’est parce que le système scolaire est essentiel pour notre République qu’il doit être géré avec rigueur. Et ce qui est vrai pour l’école, l’est tout autant pour la santé, pour la justice, pour l’ordre public ou pour la défense.
Et ce qu’il y a de désespérant pour les amoureux de l’école publique, au nombre duquel je me compte, c’est qu’en transformant un débat local (le projet de fermeture d’une école en particulier), qui appelle des réponses pragmatiques (les élèves peuvent ils être accueillis dans des conditions satisfaisantes dans les écoles voisines) en un débat général sur une prétendue idéologie de destruction du service public (!), l’opposition municipale laisse à penser qu’en matière d’éducation on pourrait (miracle) raser gratis et ne pas compter, ou bien que gérer l’argent public avec rigueur serait une erreur.
Ce faisant l’opposition municipale a choisi le registre d’une démagogie hypocrite en feignant de proposer une « autre politique » alors qu’elle se borne à souffler sur les braises. Le débat sur l’école, sur ses moyens, sur les ambitions qu’on lui assigne, sur son rôle dans notre société mérite mieux !